"Les Ruines de Sangore" de Coralie Berhault

Publié le par Coralie Berhault

Les Ruines de Sangore

 


     Il existe, par-delà la forêt, une vallée où dorment les ruines d'un ancien village. Tout près de ce village, un petit cimetière dont les occupants tombent peu à peu dans l'oubli... Année après année, le vent, la pluie et la neige, effacent les noms minutieusement sculptés dans la pierre. Peu à peu, les morts se fondent dans le néant... Mais moi, Lucie, moi qui n'apprécie guère la compagnie futile des vivants, je me surprends quelquefois à rechercher celle des morts... Et souvent, tandis que j'erre, dans l'oubli du monde, je laisse mes pas me conduire de l'autre côté de la forêt, jusqu'à cet endroit magique qui surplombe vallée. Là-bas, je contemple les ruines, le cimetière, la vie improbable qui fleurit les vestiges et les prairies alentours. Là-bas, seulement, je me sens bien. Loin des convenances, des vanités et des faux-semblants, existe un monde où semble germer une vérité inattendue...


     Une nuit de mai, alors que je ne parvenais pas à trouver le sommeil - ou peut-être me fuyait-il - je décidai d'aller flâner autour du château. Je m'habillai et pris le chemin qui s'enfonçait dans la forêt. La nuit était claire, l'air suffisamment chaud et seul le cri de la chouette accompagnait le bruit régulier de mes pas. Au bout d'environ une heure de marche, la vallée s'offrit à mes regards... Désireuse de rester un moment, je m'assis sur un tapis d'herbe et de fleurs... C'était un spectacle merveilleux, digne du plus beau tableau. Ombre et lumière semblaient danser un ballet sur la scène tragique du théâtre du passé... Mais soudain, quelle ne fut pas ma surprise quand je vis apparaître au milieu des ruines et des tombes que je croyais endormies, des ombres blanches, des silhouettes fantomatiques !... Les morts ne dormaient pas ! Ils étaient là, dansant, tournoyant devant mes yeux ébahis... Je ne distinguais ni leurs visages oubliés, ni les formes aériennes de leurs corps disparus, mais ils étaient là, blottis dans leurs linceuls, évoluant au coeur d'une nuit purpurine... Tout juste sortis d'un de ces tombeaux que j'imaginais humide et sombre, ils allaient et venaient dans les champs qui ceignaient les ruines du village. Etrangement, la surface du vieux cimetière égalait presque celle du village auquel il était relié par un simple muret, témoignage de la cohabitation tranquille des vivants et des morts des temps jadis... Et tandis que se déroulait ce ballet étrange, mille folles pensées, mille espérances soudaines traversèrent mon esprit !

     Tout à coup, un frisson me glaça toute entière, et je me retournai vivement. Un jeune homme aux longs cheveux blonds et à la chemise flottante se tenait devant moi. Il ôta lentement une main de mon épaule et, tandis que je le dévisageai, il demanda :

     "Que faites-vous là à une heure aussi tardive ? Une demoiselle de votre âge et de votre condition devrait dormir depuis longtemps déjà, n'est-ce pas?..."

     Je ne sus d'abord que répondre à cet inconnu qui avait surgi de nulle part, mais reprenant vite mes esprits, je finis par lui lancer un peu sournoisement :

     "Que savez-vous de mon âge et de ma condition ? N'est-ce pas vous qui devriez  dormir depuis longtemps ?..."

     Il esquissa un sourire sans joie.

     "Vous ne craignez pas les fantômes ?...

     -Je les espérais trop pour les craindre à présent.

     -Je m'appelle Lélian.

     -Moi c'est Lucie..."

     Et je lui tendis une main qu'il serra, mais comme le papillon fragile effleure la rose... Je ne sentis qu'un souffle sur ma paume. Puis nous nous assîmes et nous contemplâmes la vallée ensemble...

     "Que font-ils tous ?", demandais-je.

     "Ils fleurissent leurs tombes... Vous savez, Lucie, vous ne devriez pas venir dans la vallée les nuits où  la lune est rousse... Le monde recèle des mystères qu'il est parfois préférable d'ignorer...

     -Lélian, sachez que je ne veux rien ignorer du monde et que celui des vivants ne me sied guère. De  plus, je ne vois vraiment pas en quoi des êtres, qu'ils soient morts ou qu'ils soient vivants, venus fleurir eux-mêmes leur tombe, représentent un danger pour moi.

     -Tu ne connais pas l'histoire de ce village... Nous sommes tous damnés."

     A ces mots, je baissai les yeux. Si la raison m'avait imposé le doute jusqu'alors, à présent je ne pouvais le nier... Lélian était des leurs. Peut-être aurais-je dû être surprise ou effrayée face à un tel aveu... Mais je n'éprouvai que de la joie, et une paix immense m'envahit... Je relevai les yeux, le contemplai à nouveau et me dis : "Il porte la mort comme un manteau de fleurs..."

     C'est alors que Lélian me conta l'étrange histoire du village de Sangore...

     "Il y a de cela cinq siècles, le village de Sangore n'était que fêtes et joie de vivre. Tous les balcons, les jardins, les fenêtres débordaient de fleurs multicolores, et le visage de chacun arborrait d'inlassables sourires. Tout le monde mangeait à sa faim et travaillait sans se nuire, tout le monde s'entendait avec tout le monde... Sangore ne connaissait que la paix de l'esprit et la tranquillité de l'âme. Mais le jour vint où les habitants de Sangore oublièrent combien le ciel avait été clément pour eux et combien il les avait comblé depuis toujours... Une vieille femme venue de nulle part, vêtue de haillons aussi noirs que ses ongles et que ses dernières dents, répandit dans le village une horrible prophétie. Elle dit que le Ciel était furieux, que les moines n'avaient pas assez prié et que leur coeur n'était pas loyal. Elle dit que les récoltes seraient mauvaises, que nous allions mourir de faim, et elle dit que les femmes ne seraient plus jamais fécondes... Les moines nous avaient ainsi condamnés par leur manque de foi... La vieille femme nous supplia d'apaiser le Ciel, d'égorger les moines et de verser le sang de chacun d'eux sur nos récoltes. Les habitants, pris d'une indicible terreur, une terreur ancestrale, investirent le monastère et éxécutèrent l'un après l'autre les moines innocents, dont le sang encore fumant fut répandu sur les récoltes... Une fois le forfait accompli chacun regagna sa chaumière, ne remarquant point la disparition soudaine de la vieille mendiante. Cette nuit-là, nous vîmes apparaître les premiers signes de notre damnation et disparaître les premiers d'entre nous. Les jours passèrent et les habitants, un à un, disparaissaient... Tant et si bien que nous dûmes agrandir le cimetière lui-même et creuser de multiples tombes en prévision des jours prochains... Dans les champs, des fleurs étranges aux teintes corallines avaient remplacées ce que nous avions semé... Le jour vint où il ne resta plus rien de Sangore ni de ses habitants, hormis des spectres condamnés à fleurir eux-même la tombe que le Ciel leur avait creusé, cueillant les fleurs gorgées du sang pur des moines sacrifiés à la bêtise humaine et à la superstition, sur les récoltes enfouies... C'est sous la lune rousse que nous apparaissons, les nuits où la lune des damnés submerge de ses flots célestes et pourpres notre éternelle agonie..."

     Lélian se tut. Il avait parlé d'une voix limpide et sourde, une voix qui se condamnait elle-même... J'étais affligée. N'y avait-il donc aucun espoir de jugement nouveau ? Lélian avait sans doute été coupable, il s'était sans doute montré aussi cruel et ignorant que les autres habitants de Sangore, mais aujourd'hui, il n'était plus le même... L'agonie de son âme semblait l'avoir lavée de ses crimes, je l'avais senti dans le timbre de sa voix, je l'avais lu dans ses regards vides... "Lucie, ajouta-t-il, tu ne dois parler de cette histoire à personne, d'accord ? Tu me le promets?...

     -Promis, je ne dirai rien, Lélian..."

     Je posais ma main sur la sienne, glacée et à présent plus qu'un souffle, lointaine, lasse de cueillir, nuit après nuit, les fleurs rouges du crime... Je sentais en lui une telle détresse, si insoutenable et fatale, que je réprimais quelques larmes. Puis, levant la tête, je vis que le ciel s'éclaircissait à l'horizon et que toutes les tombes étaient fleuries et silencieuses... Les fantômes retournaient à leur mort incertaine. "Le soleil se lève, je dois partir à présent", dit Lélian en se levant. Je me levais à mon tour. "Alors, à la prochaine lune rousse, hein ?..." Lélian ne répondit pas, il se contenta de déposer sur mon front un baiser long et froid, avant de disparaître derrière les arbres. Quelques secondes plus tard, je le vis réapparaître dans la vallée, un bouquet de fleurs rouges dans la main... Il entra dans le petit cimétière et déposa le bouquet maudit sur une pierre tombale, puis il marcha lentement dans la direction du soleil et disparut peu à peu... Désormais, j'étais seule. Plus seule que jamais.

     C'est alors que je descendis pour la première fois dans la vallée, trébuchante et épuisée, jusqu'aux ruines du village de Sangore. Je traversai le village, pas à pas, imaginant ce qu'il avait dû être autrefois, un perpétuel festoiement... J'entrai dans le cimetière, et allai jusqu'à la tombe de Lélian. Je me baissai pour toucher les fleurs... Elles étaient humides et froides. Un peu de sang sur les doigts... Enfin, je déposai le bouquet de fleurs blanches que, pour lui, j'avais cueilli à l'endroit de notre rencontre...

Publié dans Mes mots

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eveM 11/05/2009 20:20

C'est une histoire magnifique et magnifiquement écrite.